Idées de force : Nous sommes tous des minorités de Juliette Speranza

Dans son plus récent ouvrage Juliette Speranza, docteure en philosophie et enseignante-chercheuse à l’Institut national supérieur de formation et de recherche pour l’éducation inclusive (France), offre une définition de la minorité qui considère le pouvoir détenu par un groupe, plutôt que de s’appuyer sur le nombre de personnes qu’il comporte (minorité statistique). Selon cette définition politique de la minorité, les groupes minoritaires, additionnés les uns aux autres, composent l’essentiel de la société et détiennent peu de pouvoir ; alors que le groupe dominant, regroupant un petit nombre d’individus, détient la majeure partie du pouvoir économique, judiciaire, politique, symbolique, etc.

Speranza expose que la situation minoritaire n’est pas innée, mais qu’elle « résulte d’une organisation sociale qui hiérarchise les vies selon des critères arbitraires. » (p. 6.) Historiquement, ces critères et normes ont été établis à partir du point de vue de sujets aristocrates, masculins, blancs, neurotypiques1, hétérosexuels, cisgenres2 , etc. (Chapman, 2023). De très nombreuses personnes se trouvent donc en situation minoritaire, en raison d’une ou plusieurs caractéristiques différant de ces normes établies. L’accumulation de caractéristiques divergentes crée une situation plus ou moins marginalisée et dépréciée.

De plus, toute personne est susceptible de se retrouver en situation plus ou moins minoritaire à un moment ou l’autre de sa vie : durant l’enfance, alors que l’on détient très peu de contrôle sur sa propre vie, après un accident ou lors d’une maladie qui nuit à notre autonomie temporairement ou durablement, lors d’une perte d’emploi qui nous appauvrit ou lorsque nous sommes très âgés, par exemple. Speranza ajoute : « Si je change de pays ou si les mœurs de celui dans lequel je me trouve évoluent, je peux être minorisé sans avoir changé moi-même. L’expérience de l’injustice guette tout être humain. Même un homme blanc cisgenre, s’il ne meurt pas avant, peut devenir un vieillard grabataire, aussi dépourvu d’autonomie qu’un nourrisson. » (p. 6)

Ainsi, l’autrice souligne que « la crispation antiminoritaire n’a aucun sens, […] parce qu’elle revient à se haïr soi-même. » (p. 6) Loin de menacer la démocratie ou l’équilibre social, comme le prétend un discours de plus en plus répandu dans la sphère publique, les minorités constituent « l’oxygène et l’avenir [de notre société]. Elles ne sont pas des entités figées, mais des mouvements qui remuent les fonds vaseux de l’égalité fictive. Parce qu’elles constituent des courants qui interviennent pour réguler la cohésion sociale, leur émergence est une opportunité démocratique. » (p. 8) Speranza mentionne que la démocratie est un projet en perpétuel devenir et que l’on doit prévoir que de « nouvelles » minorités se reconnaîtront et s’identifieront comme telles, au fil de l’évolution de la société.

Speranza identifie trois principaux arguments avancés par les personnes qui cherchent à maintenir le statu quo : « l’argument démocratique, l’argument universaliste, et l’argument utilitariste. Selon l’argument démocratique, une vague « wokiste » menace notre régime politique. Selon l’argument universaliste, les mouvements minoritaires sont une atteinte à l’universel abstrait dont dépend la cohésion sociale. L’argument utilitariste consiste à prioriser « l’intérêt général » et l’efficacité institutionnelle face aux récits singuliers. » (p. 11)


Voici donc plus en détail chacun de ces arguments, suivis des contre arguments élaborés par Speranza.

L’argument démocratique : La vague woke menacerait les fondements de notre régime politique (démocratie) et en ferait une « dictature de l’émotion ». Les armes des minorités seraient l’exhibitionnisme, la victimisation et la culture de l’annulation (cancel culture). (p. 51)
Contre argument : Selon les personnes qui soutiennent cet argument, nous vivrions en démocratie et chacun disposerait des mêmes chances de succès : la hiérarchie sociale s’appuierait sur le mérite individuel et l’effort investit (méritocratie). La situation minoritaire, le fait que certains groupes aient moins accès aux opportunités ou soient même carrément exclus, exploités ou opprimés constitue une fiction à leurs yeux. Cela, même si les recherches et les témoignages des personnes et groupes concernés s’accumulent.
Cet argument s’appuie, en fait, sur des valeurs sous-jacentes qui n’ont rien de démocratique : la compétition, la hiérarchisation et la sélection. Leur position fait la promotion d’un système qui favorise les personnes qui sont déjà privilégiées et en situation de pouvoir. Elle exige le statu quo et lutte avec acharnement contre l’émancipation des personnes en situation minoritaire, car ces prises de conscience pourraient mener à une éventuelle perte de pouvoir pour le groupe dominant. Speranza souligne en effet que, comme la situation minoritaire est fluide, rien n’empêche que les personnes qui sont en situation de pouvoir actuellement se retrouvent éventuellement en situation (plus) minoritaire. La peur de déchoir explique, selon elle, l’agressivité et la frayeur (p. 224) qui émanent des propos de commentateurs et politiciens qui se sont mis à attaquer les politiques progressistes, les mesures d’équité, diversité et inclusion et les droits de la personne.

L’argument utilitariste: Cet argument se présente comme étant rationnel. Il vise à prioriser l’intérêt du plus grand nombre et l’efficacité du système face aux besoins des individus. On y associe souvent des considérations financières qui servent à justifier des réductions de service, sous prétexte que nous n’en avons pas les moyens.
« L’argument utilitariste s’exprime dans des formulations désormais ordinaires, mais lourdes de sens « C’est à lui de s’adapter », « C’est son problème », « Nous ne pouvons pas prendre en compte toutes les requêtes individuelles », etc. Il se décline aussi dans des comportements de négligence à l’égard des plus vulnérables [par exemple, personnes âgées ou en situation de handicap] toujours au profit de l’ordre établi. » (p. 221)
Contre-argument : Cet argument lie l’estime et la considération que l’on peut porter à une personne à son utilité supposée3 pour la société ou le marché : les vies n’auraient alors pas de valeur en elles-mêmes. « La maltraitance vécue par les personnes âgées s’appuie non seulement sur le manque de moyen4, mais aussi sur une absence de considération pour ces vies jugées moins « utiles » et prestigieuses. » (p. 221)
« La vieillesse [le handicap, l’enfance] est soumise à cette logique d’optimisation qui tend à privilégier le rentable, l’efficace, le productif, à assujettir les vies aux normes, et qui rejette implicitement les individus ne répondant plus aux exigences d’utilité économique ou sociale. […] Il s’agit d’un utilitarisme dévoyé ou plutôt d’un expédientisme cynique [une manière de servir l’intérêt particulier des dominants] où le « plus grand nombre » et la « communauté nationale » deviennent l’argument sacré, qui porte en réalité l’intérêt d’un petit nombre. Ce glissement vers l’expédientisme justifie alors des négligences comme le fait de nourrir « à peu près » les personnes âgées ou de leur refuser des soins ou des gestes de reconnaissance élémentaire. […] Ces défenseurs [du statu quo] haïssent toute exigence des vies singulières, sauf en ce qui les concerne. Les minorités sacrifiées ne le sont pas pour l’intérêt général mais pour préserver une forme d’oligarchie. » (p. 223)

Argument de la menace à l’universalisme : Selon cet argument, « la parole et le mouvement des minorités constituent une menace pour l’« universalisme ». Il oppose des revendications « identitaires » à la nécessité d’une égalité formelle. La reconnaissance spécifique constitue un péril pour penser l’humain et la coexistence. Cet argument s’appuie sur certaines dérives ou sur la mésinterprétation de certaines pratiques (par exemple, les groupes non mixtes) pour accuser les communautés minoritaires de menacer l’« universel » [en faisant valoir leurs intérêts, besoins et identités particulières] ». (p. 121)
Contre argument : Les communautés que l’on décrit comme identitaires cherchent à faire pleinement partie de la société. En faisant valoir leurs droits, elles redéfinissent l’universalisme d’une manière plus juste par rapport à la réalité, rappelant, par exemple, que l’humanité inclut des personnes en situation de handicap, des femmes, des personnes grosses, des personnes LGBTQ+, des personnes de cultures diverses, des personnes de différentes classes sociales. (p. 121)
Ce que l’argument universaliste défend, c’est un fixisme social dans lequel l’universel est défini à partir des caractéristiques d’un individu masculin, blanc, privilégié, etc.

L’ouvrage de Juliette Speranza présente plusieurs témoignages percutants de personnes en situation de minorité, dont certaines sont invisibilisées et déshumanisées (par exemple les personnes autistes non oralistes, qui ne s’expriment pas par la parole, bien qu’elles puissent communiquer autrement, notamment par écrit). Le premier témoignage est celui de l’autrice et documentariste Gabrielle Deydier, dont le poids a constitué une entrave majeure à l’emploi, une source de précarité et de stigmatisation qui l’ont menée en situation d’itinérance. C’est par la prise de parole, alors qu’elle sentait qu’elle n’avait plus rien à perdre, ayant déjà planifié son suicide, qu’elle a pu reconnaître sa situation minoritaire et s’engager à sensibiliser le public à cet égard. En s’appuyant sur ces témoignages, l’ouvrage ouvre à une compréhension de diverses situations tout en intégrant l’argumentaire de manière accessible et concrète.
« Aussi, il n’est question dans cet ouvrage ni de s’apitoyer ni de céder au fatalisme. Il s’agit de convoquer le vécu des individus pour comprendre et non plus juger, et en conséquence de questionner notre crainte quant à la versatilité des valeurs. Souhaitons-nous la démocratie ou l’oligarchie ? Un monde figé ou mouvant ? Souhaitons-nous tendre vers un idéal, ou conserver un ordre favorable à certaines catégories ? » (p. 10)

Notes

  1. Qui présente un fonctionnement neurologique considéré comme normal. (Dictionnaire Robert, Neurotypique, https://dictionnaire.lerobert.com/definition/neurotypique)
  2. Qui concerne une personne dont l’identité de genre correspond au sexe qui lui a été assigné à la naissance. (Dictionnaire Robert, Cisgenre, https://dictionnaire.lerobert.com/definition/cisgenre)
  3. J’ajoute cette nuance parce qu’il s’agit de présupposés en regard d’une société capitalistes et du marché du travail. Cela ne tient pas compte des autres rôles qu’une personne joue dans sa communauté (ami.e, grand-mère, voisin, citoyenne, bénévole) ni de sa valeur intrinsèque.
  4. Un manque de moyen qui, selon l’étude de Hébert et Posca (2018), proviendrait du détournement des revenus d’impôt vers les classes dominantes et des stratégies d’évitement fiscal.

Références

Speranza, J. (2025) Nous sommes tous des minorités. Faubourg.

Chapman, R. (2023) Empire of normality : neurodiversity and capitalism. Pluto press.

Hébert, G. et Posca, J. (2018) Détournement d’état : bilan de quinze ans de gouvernement libéral. Lux.

Laisser un commentaire